Oublieuse mémoire

Article publié le 2 octobre 2015.

13-Oublieuse-memoire-031015Le regard du moi(s)

« Kenavo Monsieur Coco ». C’est par ces mots que le maire de Fouesnant, Roger Le Goff, a conclu son intervention lors des obsèques du père allemand du jumelage Fouesnant-Meerbusch, le 22 septembre, en Rhénanie. Un adieu dont la concision met en lumière la personnalité de cet infatigable promoteur de l’amitié franco-allemande. Rolf Cornelissen était devenu un Fouesnantais de cœur et le surnom affectueux qu’il acceptait avec malice ne parvenait pas à gommer le respect qu’il inspirait à ses interlocuteurs. On connaît son histoire : sa jeunesse revêtue de l’uniforme abhorré à la croix gammée, sa présence à Düsseldorf avec ses élèves lors du discours du Général de Gaulle appelant à la réconciliation des deux peuples et son invraisemblable voyage de deux jours pour arriver à Fouesnant, en 1967, et s’en aller à la rencontre de Louis Le Calvez, le maire de l’époque. En 2012, on avait célébré ses 85 ans à l’Archipel et je lui avais consacré une chronique que, m’avait-il dit par la suite, l’on pouvait voir encadrée dans le couloir de sa maison de Strümp où passèrent tant de Fouesnantais. Court extrait : «  Il fallait une belle ténacité et une grande force de persuasion à « Coco » pour vaincre les préventions de ses propres amis et entamer un voyage en lointaine Bretagne afin de tendre la main à une population dont on ignorait l’accueil qu’elle allait vous réserver. Il n’y avait guère plus de 20 ans que les hostilités avaient pris fin et bien des blessures de corps et de cœur n’étaient pas encore cicatrisées. Mais les temps étaient venus de taire les ressentiments et d’apprendre, à nouveau, à vivre ensemble. » Rolf Cornelissen fut l’un des pionniers qui permit à l’Europe des hommes, la seule qui vaille encore, de se construire et de donner ainsi l’occasion à des milliers de Fouesnantais de tisser des liens d’amitié avec les enfants de ceux qui, hier encore, étaient nos ennemis. Un article lui rendant hommage avait été préparé pour la presse locale. On eut droit, en réponse, à un mail laconique des représentants du plus grand journal français (par sa diffusion) : « Cet article ne passera pas. Mis à part les élus et les membres du Comité de jumelage, cela n’intéresse pas les Fouesnantais ». L’arrogance péremptoire de l’affirmation dévoile (ou veut cacher ?) la méconnaissance abyssale de la vie fouesnantaise. Et Roger Le Goff dut décrocher son téléphone pour obtenir quelques lignes. Consternant de la part d’un journal qui fait de la construction européenne une idée- force de sa ligne éditoriale.

Alors que « Coco » s’éteignait à quelque 1000km du rivage fouesnantais qu’il aimait tant, nous étions une centaine, rassemblés autour du blockhaus de Cleut-Rouz, ultime vestige côtier des jours sombres de l’Occupation. Dans le cadre des journées du patrimoine, le jeune auteur et metteur en scène, Alexandre Koutchevsky, y faisait jouer sa pièce. On s’y interroge sur le temps qui passe, sur l’intermittence des souvenirs. Oublieuse mémoire pesta, dans un poème, Jules Supervielle en panne d’inspiration. Qu’en sera-t-il de ce dernier témoin de la folie mégalomaniaque hitlérienne lorsqu’il n’y aura plus personne à avoir connu la Seconde guerre mondiale ? Déjà, les enfants se le sont appropriés comme terrain de jeu. Les tagueurs y inscrivent leur passage et les jeunes y cachent leurs premiers émois. Et puis, comme mis en scène, un petit lézard sort des entrailles du béton. La vie est là qui palpite. Permanence des choses, immuabilité des éléments. C’est sous le même ciel bleu qu’il y a 70 ans de jeunes soldats allemands offraient leurs corps nus barbouillés de soleil aux vagues de l’Océan. C’est ce même ressac servant de fond sonore à la pièce qui scandait les actes violents de leur quotidien et rythmait la lourde marche des résistants suppliciés de Mousterlin, vers leurs tombes de sable, tout proches. Et l’on a une boule dans la gorge. L’émotion naît toujours de la confrontation du temps et de l’espace. Alors ? Que restera-t-il du blockhaus de Cleut-Rouz ? Sans doute, un élément d’étude pour les archéologues de demain. Aujourd’hui, il symbolise la haine qu’ont pu se vouer des hommes dans le passé. Et l’Europe vacille à nouveau sur ses fondements. Soudain, un petit biplan est venu tournoyer au-dessus de nos têtes. Il figurait l’avion du grand-père de l’actrice allemande qui nous raconte sa disparition dans la baie. Je ne sais pas pourquoi. Quand il s’en est allé vers les nuées, j’ai cru y reconnaître la frêle silhouette de « Coco » qui agitait la main et nous disait : « N’oubliez pas. Nous sommes amis, maintenant. » Sans doute, avais-je trop de soleil dans les yeux.

JYLD

telechargement-orangeTélécharger la version pdf du regard du moi(s) OUBLIEUSE MÉMOIRE 03/10/2015 N°13

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