La fête et les jambes

Article publié le 3 mai 2014.

Pour évoquer le récent passage du Tour de Bretagne cycliste à Fouesnant, j’emprunte le titre de notre rendez-vous au grand Antoine Blondin qui qualifiait ainsi le barnum du Tour de France qu’il suivit durant de longues années pour le journal « L’Equipe », ce qui nous valut des rubriques d’anthologie. Merveilleux écrivain et soiffard illustre, Antoine fit du calembour un genre majeur de la littérature française mais finit par diluer son talent dans des échappées copieusement arrosées. Relatant son enterrement, « Libération » osa ce titre de légende : « Même l’église était bourrée ». Blondin eût apprécié. Donc, lundi, c’était la fête dans les cœurs des passionnés de cyclisme et au cœur de la ville de Fouesnant puisque les organisateurs avaient eu l’heureuse idée d’inviter le peloton en plein centre-bourg, ce qui provoqua une belle agitation à un moment de la semaine où c’est plutôt jour de repos pour les commerçants locaux. C’était la fête aussi parce que dans le ciel, seuls quelques nuages semblaient vouloir disputer une course d’attente, ne se lançant qu’épisodiquement dans des sprints aussi soudains que fugaces. D’ailleurs, les coureurs parurent apprécier les charmes du pays puisqu’ils prirent quelques libertés avec l’horaire annoncé. Pour meubler l’attente, le commentateur risqua l’hyperbole, assurant qu’il avait vu à l’entrée de la ville une pancarte annonçant qu’il y avait 325 jours de soleil par an à Fouesnant. Cela aussi nous fit chaud au cœur. Et puis, dans le lointain, résonnèrent les klaxons des voitures accompagnatrices et les sifflets des motards de la Garde républicaine. Les cloches du collège Saint-Joseph tintèrent et on libéra le premier cycle. (Voilà que je fais dans le Blondin, maintenant.) Les jambes déboulèrent de nulle part, c’est à dire de Penfoulic. De vaillants coursiers aux rêves d’avenir plein l’athlète (c’est de l’Antoine) – peut-être entendra-t-on un jour parler de cet Autrichien d’une équipe azerbaïdjanaise qui franchit en vainqueur la ligne d’arrivée – avalèrent les rues de la ville avant de constater que le littoral fouesnantais méritait bien sa nouvelle appellation de Riviera bretonne. La modeste bosse de la côte du Cap-Coz qui n’avait jamais connu une telle affluence ne parut pas leur coûter plus d’efforts que le raidillon de Beg-Ar-Menez, quelques minutes auparavant. Mais au quatrième tour, les jambes se crispèrent, les mollets se durcirent et l’ultime passage devant l’église fut un calvaire pour les téméraires. « Le col tue lentement » avait décrété Antoine Blondin. Il s’y connaissait.

Le soir, à l’heure de l’apéritif, à l’Archipel, tandis que les journalistes s’installaient devant leur ordinateur pour préparer l’article du lendemain (Antoine, lui, réquisitionnait un coin de bar, prenait son stylo, réclamait des munitions et, après avoir lancé, sobrement, son rituel « Et maintenant, au goulot ! » sortait des chroniques d’éternité), je retrouvai l’ami Bernard Hinault, parrain de l’épreuve. Il revenait de Liège-Bastogne-Liège dont il fut le dernier vainqueur français en 1980 dans des conditions apocalyptiques, sous la neige. Il me montra ses deux doigts qui, depuis lors, avaient perdu toute sensibilité, ses gants s’étant transformés en blocs de glace. Nous convînmes de nous retrouver au salon VIP le lendemain matin. Et là, nous parlâmes, bien sûr, des années 90, lorsque le plus grand champion cycliste français de tous les temps avait acheté une entreprise dans la zone de Troyalac’h et que nous multipliions les étapes à Saint-Evarzec. Nous évoquâmes nos équipées qui pour être tardives n’en étaient pas moins épiques. C’est dire si Bernard connaît bien Fouesnant. Mais il ne l’avait jamais vu d’en haut. La veille, en sortant de l’hélicoptère, il en avait encore les yeux émerveillés : « La baie de la Forêt, sous le soleil, c’est les Antilles ! » Alors, le « Blaireau » parla de la Bretagne, de « sa » Bretagne et l’on sentit que, n’eût été le protocole, il aurait mis un bonnet rouge pour se protéger du soleil matinal qui était à nouveau fidèle au rendez-vous. A proximité, le maire, Roger Le Goff, et le président du Tour de Bretagne, Christophe Fossani, buvaient du petit lait et se donnaient rendez-vous pour le cinquantenaire de l’épreuve, dans deux ans. Les organisateurs et les suiveurs, eux, trinquaient déjà au champagne. « Des verres de contact », comme les avait baptisés définitivement le grand Antoine.

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